La Viande contre Rome
Une chronique clé du roman Viande-S. Quand la Loi finit de nier l'Esprit, il ne reste que la Viande.
Les Romains ont gagné. Les Romains gagnent encore et toujours. Non ! Un village peuplé d’irréductibles Bretons résiste encore et toujours à l’envahisseur.
Dans le Finistère Nord en 1999, une absence chez les indigènes perturbait le romain que j’étais alors. Une absence voire une méfiance, voire une détestation. Celle du formalisme.
Tout ce qui est inscrit dans un calendrier, prévu à l’avance, décidé ailleurs, entre autres par les Français, tout ce qui est obligatoire, est irréaliste.
La fête de la musique à date fixe, Halloween made in USA via Paris, le lundi, ce jour travaillé après le dimanche, le beaujolais nouveau alors qu’on peut boire quand on veut…Bref dites moi ce que je dois faire aujourd’hui pour que je ne le fasse pas.
Encore aujourd’hui, quand je me relis. Je me dis – Tu n’arrives pas à décrire cette attitude.
Alors je prends un exemple.
Ma femme, mon fils et moi déménageons de Roscoff à Tréflaouenan. Heureusement les 3 grands sont partis de la maison. Ça fait moins de trucs !
Je loue un camion. J’achète des cartons. Nous emballons, scotchons, et hop ça sera prêt pour le jour J.
Tout le monde est informé. Nous sommes commerçants donc quand je dis tout le monde. C’est en fait les 3 500 habitants de la ville.
Mon épouse me dit— Au fait t’as prévenu qui ? On va avoir besoin d’aide.
— T’inquiète. J’ai prévenu personne. Ils viendront.
Les jours précédents, les habitués, des potes, m’ont demandé si c’était bien Samedi prochain que nous déménagions.
Le jour J, j’arrive avec mon camion. Nous descendons les premiers cartons quand arrivent Riton. Ensuite arrivent Jean et Claude. Ils s’en vont. Nous déjeunons quand arrivent Michel et Luc. Ils repartent quand arrivent…Tout ceux qui pouvaient venir sont venus. Une heure, deux, trois. Sans rien dire. Sans prévenir. Sans rien demander. Ils étaient là. Le déménagement s’est fait. Facile.
Je reste persuadé encore aujourd’hui que je ne devais pas leur demander de venir de 9h00 à 12h00 et de 13h30 à 17h00. Ils savaient. Ils viendraient. Ils sont venus. Leur demander aurait été une impolitesse, un affront. La contrainte, une insulte.
Ça. Cet évènement vous explique le Brexit.
Les Romains ont gagné. Les Romains gagnent encore et toujours. Non ! Une île peuplé d’irréductibles résiste encore et toujours à l’envahisseur. Les Britanniques !
Sachez qu’en Bretagne, les Britanniques et surtout les Gallois, les Ecossais, les Irlandais et quelque part les Anglais, sont nos cousins.
Nous nous sentons plus proches d’eux que de…vous savez qui.
Du reste ils sont nombreux en Bretagne, les plus nombreux à y habiter. Et il est plus facile de faire Brest Londres que Brest Paris. Les ports de St Malo, Roscoff sont reliés à Cork, Portsmouth, Plymouth.
Les pays ont eu un même roi. Ils ont des origines communes. Le breton est une langue idiomatique comme l’anglais. Et puis Arthur est le roi de toute la Bretagne. Na !
Oui, les Bretons n’aiment pas les règles écrites. Les îles britanniques vivent sous le régime de la Common Law. Un droit organique qui se créé par la pratique. Est issu des coutumes locales. Ils ont compris que le droit se façonne dans le lien entre les hommes et le monde.
Les Romains. Les Français. Les Européens se sont façonnés à l’aune d’un droit écrit par des experts, des technocrates, des intellectuels. Bref, les autres qui ne vivent pas parmi nous.
Les Bretons n’aiment pas le formalisme. Le Brexit est une résurgence de cette détestation. Jamais nous n’obéirons à des lois faites à Bruxelles par des gens qui ne mangent pas de mouton, ne boivent pas de thé, ne connaissent pas Glasgow.
Dehors les Romains.
Bien sûr que ce n’est pas l’unique raison. Mais ne la négligez pas. L’esprit est plus fort que la loi.
Quel est le rapport avec mon roman Viande-S ?
Notre société du Code Civil, du Code Pénal, façonne des hommes les uniformisent, les passe sous la toise du droit. Elle ne connait pas la différence entre la Corse, la Bretagne, la Catalogne, l’Alsace, la différence entre ses habitants. Elle veut des citoyens égaux, pareils, qui répondent à la même mesure. Celle de la Loi.
Après les Romains viendra l’Industrie, la République, la fabrique de la nation française envers et contre tous. Du massacre dans les colonies à la négation des cultures autochtones. Ce passage à la moulinette de l’uniformité, cette transformation de l’homme en une matière interchangeable et quantifiable, que j’ai voulu explorer dans Viande-S. Car quand la Loi finit de nier l’Esprit, il ne reste que la Viande.


